jeudi 11 février 2010

583. EAT : Sell Me A God

 * * * * *
fiction - 1989
1er album sur 2
808 auditeurs sur lastfm
 angleterre

Cher Jeune,
A la fin des années 80, apprends le, écouter de la musique n'était pas un job aussi peinard qu'aujourd'hui.
Aujourd'hui, tu restes, toi le jeune, le cul vissé sur ta chaise. Tes doigts parcourent agilement le clavier de l'ordinateur que tu as eu pour tes douze ans. Il t'a fallu deux jours pour apprendre à télécharger un album ou un film. La culture vient à toi comme l'eau coule du robinet. Tu connais déjà tout à seize ans, ça te donne envie de devenir une star comme Jim Morrison et tu t'inscris à la Nouvelle Star où des vieux de la vieille comme Philippe Manoeuvre se font trouer le cul par tes exploits vocaux. Tu as donc, le jeune, la chance inouie de pouvoir écouter tout partout tout le temps. Tu te trimballes à longueur de temps avec un I-Pod gavé d'albums. Tu ne te rends même pas compte qu'en un an, tu as accumulé dans ta poche plus de musique que ce que les étagères de tes parents ont jamais pu abriter de vinyles et de cds. Le jeune, tu es une encyclopédie vivante de la musique mondiale. Et quand tu te décides aujourd'hui à faire de la musique, ça donne des groupes comme Animal Collective, le truc que seuls les jeunes peuvent comprendre et que les vieux ignorent royalement en faisant semblant de ne pas aimer alors qu'en fait, c'est juste qu'ils n'y entravent que dalle !
Il faut que je t'explique, le jeune, comment c'était avant quand on écoutait de la musique.
D'abord, les plus chanceux (moi par exemple, j'en ai conscience) avaient fait des économies pour pouvoir se payer la télévision par satellite. C'était déjà une chance incroyable car ça donnait accès à MTV. Oui, ça te fait rigoler vu ce que tu penses aujourd'hui de cette chaîne, mais à l'époque, crois-moi, pouvoir regarder 120 minutes, l'émission du dimanche soir, c'était l'ouverture sur un autre monde... On  y voyait des clips de groupes dont on n'avait jamais entendu parler et même des fois, ça nous donnait sacrément envie d'acheter le disque. Là, les problèmes commençaient. Etant donné que ce genre de groupe (Eat, par exemple) étaient plutôt des groupuscules, hors de question d'aller trouver le vinyle ou la K7 à l'Auchan du coin. 
Alors il fallait patienter jusqu'à la prochaine descente dans la capitale. Ensuite il fallait bien choisir sa date. Si tu y allais trop tôt, tu trouvais pas l'album. Trop tard, tu le trouvais plus. Ensuite, mine de rien, ça coûtait des sous. Donc fallait passer à la caisse. C'était un truc où des dames te demandaient une carte bleue, un chèque ou un billet en échange de la musique que tu voulais acheter. Ce moment était paradoxalement très agréable, tout plein d'excitation, et ce même si la caissière était un laideron (oui, tu dois avoir du mal à comprendre tout ça).
Puis tu reprenais le train, et tu devais attendre fébrilement. Tu profitais en général du voyage pour apprendre les notes de pochettes par coeur déjà, avant même d'avoir écouté le disque. Tu essayais de deviner ce que tu allais entendre en scrutant la tronche des membres du groupe, l'artwork. Ah oui, parce que bien sûr, tu ne connaissais  que le single et que très souvent tu achetais les disques en aveugle sans savoir ce que valait le reste parce qu'il n'y avait aucun moyen d'entendre le disque quelque part. Donc tu rentrais chez toi plein d'excitation ET d'appréhension, de la peur d'avoir gâché ton précieux argent. A cette époque là, crois-moi, choisir un disque, c'était un engagement ! On ne se lançait pas comme ça par hasard... On faisait confiance à telle émission, à tel chroniqueur dans tel journal, et si le disque s'avérait mauvais, on le maudissait pendant deux semaines entières jusqu'à lui refaire confiance le mois suivant.
Lorsque le disque était bon, c'était cool, tu étais content. Tu l'écoutais vingt fois dans la semaine. Parce que bon, des disques, t'en avais pas des tonnes non plus. A 18 berges, moi, j'avais dix vinyles qui se battaient en duel sous ma platine. Alors comme tu avais  envie de l'écouter tout le temps, ton album (et que t'avais pas grand chose d'autre à écouter non plus), tu décidais de l'enregistrer sur une K7, pour pouvoir l'emmener dans ton walkman (non content de coûter cher, la musique te ruinait en piles également et comme tu voulais faire des économies pour pouvoir acheter un autre disque, tu te retrouvais toujours à rembobiner ta cassette au stylo bic (demande à ton père de t'expliquer si tu as du mal à visualiser)). Tu avais toujours une ou deux K7 sur toi. Pas plus de trois ou quatre parce qu'après ça déformait les poches du blouson en jean. Ce Eat là, par exemple, il m'a tellement plu que je n'ai écouté que ça dans la rue et les transports pendant tout un été, je m'en souviens. Je peux te dire qu'à ce rythme d'écoute, tu connaissais vite les albums sur le bout des doigts. Aujourd'hui, toi, tu n'écoutes un album en entier que parce que tu t'es endormi dessus. Et je parie que tu connais peu d'albums par coeur ! Je me trompe ?
Ah oui, c'était une autre époque. Pas meilleure, pas pire. Différente. Et je te rassure, aujourd'hui, j'écoute toujours des  albums en entier mais je n'en connais que très peu par coeur. Moi aussi je télécharge. J'ai mon I-Pod, je zappe comme un malade. Je vois de plus en plus rarement des caissières et je les trouve aujourd'hui castées comme des top-models, comme s'il fallait absolument ressembler à Grace Kelly pour passer deux articles au scanner... Mais je m'éloigne un peu de mon sujet, là...
Aujourd'hui, quand je réécoute des albums comme ce Sell Me A God, cette catégorie d'albums que j'ai connu par coeur, je suis absolument incapable de dire si j'aime toujours ou pas. Il y a des morceaux qui font tellement partie de mon inconscient qu'ils me filent instantanément le frisson (Things I Need, Gyrate (première rencontre personnelle avec un chanteur fou à lier), Summer In The City, et le fameux single vu sur MTV : Mr & Mrs Smack...) même s'ils ont du prendre un sale coup de vieux, peut-être. Je ne peux pas juger. Je donne en fait les cinq étoiles à cette nostalgie plus qu'à l'album lui-même. Une oreille plus vierge que la mienne saura donner un avis plus objectif  (et qui m'intéressera sacrément, d'ailleurs).


Alors je te répète, cher jeune, que tu es un sacré veinard de commencer à écouter de la musique aujourd'hui. 
En revanche, si tu pouvais nous lâcher un peu la grappe avec Animal Collective, ça nous ferait des vacances...

à écouter sur spotify

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jeu du jour (1 point) : oui, c'est une musique (clic droit/ enregistrer sous...) utilisée pour une pub, mais qui chante quoi ? --> bonne réponse quasi-collégiale à une énigme fastochissime

27 commentaires:

davnat a dit…

C'est Good Friday des Coco Rosie (qui ont un magasin à 3 rues de la mienne au cas où ça intéresserait quelqu'un)

Sonic Eric a dit…

Cocorosie Good friday musique pour Kenzo amour, non ?

J-P. a dit…

Je réagis, bien que ne faisant pas partie des "jeunes" apostrophés par cette excellente missive : tu as touché une corde sensible ; je me revois en 89 rentrant de Lyon en train avec mon 1er album des Jesus en K7, "Barbed Wire Kisses" (B-Sides) éprouvant les sentiments que tu as si bien décrits...

preacher a dit…

Good friday, Coco Rosie

groupe nul de filles poilues mais super chanson

KMS a dit…

Coco Rosie : Good Friday

J-P. a dit…

Mince, j'ai failli oublié de jouer :
-> COCO ROSIE, "Good Friday" !

Dr. Strangelove a dit…

Je crois bien que je vais enfin choper mon premier point : serait-ce good friday de Cocorosie ?

davnat a dit…

Allez, je peux te le dire, moi qui suis beaucoup (mais alors beaucoup) plus jeune que toi et qui n'ai acheté mon premier cd qu'en 2003, je n'aurais pas mis 5 étoiles à cet album.

Sonic Eric a dit…

Sacré veinard, pas si sûr ! La demie-heure attendue pour télécharger un album n'aura jamais la valeur émotive des trois ans d'attente pour pouvoir me procurer American Spring (le disque du groupe formé par la femme et la belle-soeur de Brian Wilson) chez Tower records à Londres (magasin disparu depuis)en 1988. D'ailleurs, je suis persuadé qu'au fond de toi, tu n'y crois pas à ce "sacré veinard"

coolbeans a dit…

Je n'y crois pas complètement effectivement.

RegUs PatOff a dit…

Good Friday CocoRosie parce que j'ai reconnu la pub.

RegUs PatOff a dit…

Magnifique description ! J'ai fait tout pareil plein de fois.
C'était pas pour ce disque, mais les miens ont assûrément le même gout, à défaut de faire le même bruit.

yosemite. a dit…

pas de CocoRosie sur deezer donc seulement 1/2 point parce que j'ai la flemme d'aller chercher mes disques dans ma discothèques...


:)

yosemite. a dit…

JP: moi aussi, je prenais le train ou le bus en repartant de Lyon avec mes disques dans un sac et ma K7 au walkman...
mais plutôt 91-94...
Allions-nous dans la même direction ?

:)

Erwan a dit…

Quel beau texte... C'est vrai que maintenant je regarde à peine le livret, sachant déjà ce que je vais trouver sur le disque. Beaucoup sentent encore le neuf alors que le CD à plusieurs mois. Alors que les livrets de mes premiers disques étaient rapidement dans un état lamentable!

Mariaque a dit…

Que je l'aime ce disque.
J'avais vu Eat en concert à Evreux au tout début des 90's... et ils s'y moquaient beaucoup de Vanessa Paradis ?!?!

Mariaque a dit…

Sinon, pour ton papier, viens là que j't'embrasse !!!

(tiens ! tu n'évoques toutefois pas le chapitre de la chourre, dictée par les mêmes autorités et absolument intégrée à mon mode impécunieux de consommation 80's)

Mariaque a dit…

Good Friday par Cocorosie

La bUze a dit…

CocoRosie - Good Friday ?

La bUze a dit…

une belle madeleine ! je me souviens encore de ce disque du mois de chez Rock'n'Folk : le premier Kelley Deal 6000...
je l'ai toujours en travers ;o)

m'enfin c'est pas si grave comparé au plaisir (un brin passé j'avoue) de passer une après-midi entière à fouiller les bacs à occasion des disquaires lyonnais !

lyle a dit…

Tu décris parfaitement cette sensation que j'essaye de garder encore en n'écoutant jamais un album entier sur le net...

leyeti a dit…

Que dire de plus :)
Personnellement, c'est ta phrase "je suis absolument incapable de dire si j'aime toujours ou pas. Il y a des morceaux qui font tellement partie de mon inconscient..." C'est exactement ça, ce que je vis chaque jour quand mon ipod diffuse en mode aléatoire un vieux titre de Top ou des Go-Betweens.

laurent.guillon a dit…

C'est "good friday" de Coco Rosie sur leur premier album "La maison de mon rêve". Super conquis à l'époque mais assez fatiguant à réécouter...

Erwan a dit…

Cocorosie "Good Friday"

dragibus a dit…

"Aujourd'hui, toi, tu n'écoutes un album en entier que parce que tu t'es endormi dessus"

Coolbeans est grand !!!

sinon moi aussi vers 89 ou 90 j'écoutais "barbed wire kisses" en K7 dans le train en partant de Lyon pour aller vers le sud
dingue ça

daniel a dit…

COCO ROSIE, "Good Friday".
Beau billet ...

daniel a dit…

"tu te retrouvais toujours à rembobiner ta cassette au stylo bic " .
Oui ...